Oser relocaliser notre alimentation

Alors que la crise du Covid-19 paralyse le pays, la consommation s’est logiquement recentrée sur le local. Cela a pour effet de mettre en lumière le potentiel comme les limites de la consommation en circuits courts. Voyons ensemble ce qu’il en est à l’est du namurois et plus précisément dans l’achalandage de légumes sur les communes d’Andenne, Fernelmont et Wasseiges.

Situation pendant la crise

 

La production 

La première donnée à prendre en compte, c’est le calendrier. Nous sommes mi-mars et pour les maraîchers, c’est une crise qui tombe à un moment particulièrement compliqué : la saison n’a pas encore commencé. A la vente, on peut retrouver la fin de la production d’hiver, ainsi que les tous premiers légumes printaniers. Dans le champ, les cultures se mettent doucement en place sous la menace planante des gelées tardives qui peuvent toujours causer des dégâts. Face à cette demande subitement importante, il faut se montrer à la hauteur et ne pas risquer de perdre des clients par déficit de production. Quelles sont alors les solutions qui s’offrent à eux/elles pour se fournir ? La réponse : compléter l’offre en s’appuyant sur des exploitations plus importantes ou bien des grossistes. Cela signifie donc remettre en question ses principes (circuits courts, local, contrôle de la qualité, etc.).

Cela nous emmène au deuxième point : la capacité de production. En vente directe au consommateur, nous dénombrons sur le territoire quatre maraîchers petites surfaces et trois fermes produisant des légumes (en plus d’autres cultures) sur des surfaces plus importantes. Si l’intérêt pour ce type de commercialisation est croissant chez le consommateur, l’offre doit être à la hauteur. Mais quelle marge de progression ont ces producteurs pour répondre à une demande en constante augmentation ? Et, comment s’organiser pour ne pas se perdre dans le productivisme ?

La capacité à fournir les légumes, avant d’atteindre son point critique peut être augmentée via l’organisation des producteurs. Les semaines se sont écoulées depuis le début de la crise et nous pouvons déjà observer différentes stratégies. Aucune n’est mauvaise. Face à une crise sanitaire comme celle-ci, c’est le principe de précaution qui prime. Cependant, on remarque que (comme bien souvent) le collectif permet d’augmenter la résilience. Les éléments de l’équation :

  • Pour le producteur: Assurer la production : se montrer à la hauteur de la demande plus importante et conserver ses habitués
  • Pour le consommateur: se recentrer sur le local (par conviction ou par défaut) : pouvoir remplir son panier avec les produits faciles d’accès.
  • Pour les deux: minimiser les risques : assurer les deux actions ci-dessus en limitant les possibilités de contamination.

Dans ce contexte, chacun a choisi de répondre à ces enjeux à sa façon. Tentons une métaphore tennistique avec 4 stratégies pour le producteur :

  • Renvoyer la balle dans le coin opposé de l’adversaire pour marquer: mise en place d’un service de livraison à domicile avec système de commande sur plateforme numérique.
  • Renvoyer la balle du mieux possible : système de commandes à venir récupérer sous forme de colis.
  • Amortir la balle: vente sur le champ classique en appliquant des mesures de sécurité, ou système de vente avec commandes à venir récupérer à la ferme, paiement via tirelire
  • Laisser passer la balle et attendre la prochaine remise en jeu : fermeture.

Pour terminer sur l’aspect « production » de notre territoire durant cette crise, il est intéressant d’aborder l’aspect de la diversité. Partons du principe qu’un objectif honorable vers lequel tendre pour un territoire, est l’autonomie alimentaire. Sur cette base, un mangeur doit donc pouvoir constituer entièrement son panier avec des produits locaux. C’est un point sur lequel notre territoire pèche quelque peu. Il profite de ressources maraîchères mais également de productions plus atypiques : safran, escargots, hydromel, … Ces derniers ne sont un avantage que s’ils peuvent s’appuyer sur des productions dites « du quotidien » : du pain, du fromage, des produits transformés dans leur grande diversité. Le peu d’offre de côté sur notre territoire était une problématique avant la crise, la voilà désormais mise un peu plus en avant. L’échelle du territoire doit-elle être adaptée ? Des collaborations peuvent-elles être envisagées avec d’autres territoires ?

 

De la solidarité de la part des citoyens/mangeurs 

 

Si l’on se focalise désormais sur les dynamiques du côté des citoyens/mangeurs, on pourrait alors émettre un avis mitigé. En effet, les scènes de cohue à l’entrée des supermarchés et les cadis remplis à l’excès resteront forcément dans les mémoires. Mais s’il y a bien une règle universelle, c’est qui ne faut jamais faire de généralité. Aussi ne mettons pas tout le monde dans le même panier (formule adéquate). Voici deux éléments positifs à mettre en lumière :

Bon nombre de citoyens a offert de mettre à disposition son temps et surtout, son énergie au service des producteurs. Des plateformes numériques recensant la main d’œuvre saisonnière ont même vu le jour et ont connu un véritable succès. Au niveau logistique, des bénévoles se sont proposés pour concevoir les colis ou paniers, pendant que d’autres les livraient.

D’autre part, comme énoncé précédemment, que ce soit par conviction ou par défaut, la demande en production locale n’a jamais été aussi forte (depuis l’essor de la grande distribution). C’est l’occasion d’une rencontre dont les charmes pourraient séduire les habitants car un maraîcher vend bien plus que des légumes, il offre en plus du lien social et le contact avec la terre et ses saisons, avec le goût et la merveilleuse diversité de la nature.

 

Territorialisation et e-commerce et logistique

 

La crise pose tout d’abord la question de la redéfinition du « territoire de proximité » pour les circuits courts. Un producteur jusqu’alors vendait au plus près : soit sur le champ, soit sur un marché ou encore par le biais d’un magasin proche. Cependant, avec cette expérience de forte demande soudaine, on observe que par le biais du e-commerce, le bassin de consommation s’étend. Autrement dit, cela pose la question de la polarisation commerciale du producteur : quelle est la bonne échelle de vente ? Et cette échelle, doit-elle être différente selon que l’on focalise sur l’objectif de « faire communauté » évoqué ci-dessous ou sur l’objectif de professionnalisation du circuit-court ? Les deux sont-ils inconciliables ?

Ces questionnements font également ressortir un des enjeux prépondérants dans ces systèmes de commercialisation : l’organisation logistique. Un producteur vend parfois uniquement sur le champ, non pas par choix, mais par incapacité de diversifier ses débouchés faute de stockage ou de transport adaptés. Cette problématique vient avant celle de la capacité de production. Les maraîchers du territoire ont la possibilité de produire plus (sans tomber dans des dérives productivistes), de se diriger vers d’autres canaux, mais sont contraints par un manque d’organisation ou de temps pour se consacrer plus à la logistique ou à la commercialisation.

Et après ?

 

Professionnalisation du circuit court

 

Si la situation est exceptionnelle, elle soulève bien des réflexions pour la suite. Cet « après » que nous attendons tous. A la fois chargé de promesses comme de pièges, cet avenir dépend avant tout de la volonté des acteurs du territoire de tirer ou non les leçons de cette crise. Voici quelques pistes en lien avec les points développés plus haut :

Les maraîchers doivent pouvoir être dans l’anticipation de la demande puisqu’il faut compter deux, trois mois entre le moment où ils sèment et le moment où ils commercialisent. Ils ont donc besoin d’une demande stable et d’une relation de confiance avec le consommateur.

La mutualisation d’une partie de la vente et la coordination des plans de cultures permettrait d’augmenter l’offre auprès des consommateurs. Le stockage de fruits et légumes de conservation est également très important pour proposer des légumes toute l’année.

D’autre part, pour pallier à une diversité de production limitée La diversification pour nos producteurs et la recherche d’interactions parfois plus éloignées sont des pistes à explorer.

Par définition dans ces systèmes alternatifs (aux productions liées à la grande distribution), celui qui produit est autonome. Cela signifie qu’en plus de sa fonction productive, il doit parfois transformer et surtout vendre lui-même. Dans cette vaste thématique de la « multicasquette » d’un producteur en circuit court, c’est bien souvent l’aspect logistique qui pose un sérieux problème. Que ce soit pour compléter son offre ou pour venir à la rencontre des consommateurs (marchés ou autres), la mobilité du producteur en circuit court est soumise aux facteurs : dépense d’énergie, coûts et perte de temps. Le GAL, outil de développement rural, travaille avec les acteurs du territoire à la construction de cette approche commune pour, à terme, développer des solutions collectives aux questions de logistique, d’approvisionnement, de stockage, etc.

La transformation sur notre territoire (viande, farine, ou légumes) est un enjeu, incontournable dans le développement du « local ». Au même titre que la production et la commercialisation de proximité, se ré-accaparer la transformation permettrait une véritable structuration d’un système alimentaire relocalisé.

Enfin en aval de la chaîne alimentaire, les consommateurs ont dépassé leur condition de mangeurs militants, pour aller plus loin et prêter main forte sur le champ. C’est élan de solidarité donne de l’espoir à tous ceux qui espèrent voir se développer un modèle économique plus respectueux des relations humaines et de l’environnement. Mais quelle sera la durée de cet engouement ? Le maraîcher risque-t-il d’avoir investi à perte en cas de soudaine retombée de l’enthousiasme pour les circuits-courts ou le charme aura-t-il opérer suffisamment pour stabiliser ces pratiques de consommation une fois le retour à la « vie normale ». Le circuit-court c’est d’abord une relation privilégiée et de forte dépendance entre le maraîcher et sa communauté de mangeurs, une relation de confiance sur le long terme.

Il est évident que cette crise accélère la remise en question globale que chacun a sur son alimentation : bio, local, de saison, diversité, valeur nutritionnelle, systèmes agricoles, filières, prix rémunérateur/juste, contrôles, qualité, traçabilité, etc. Mais si l’on approfondit un peu, c’est surtout d’une relation entre deux acteurs clés dont il est question : le producteur local et le consommateur. Autrement dit, si cette crise à permis de relocaliser la consommation, elle a également fait ressortir les enjeux pour pérenniser une telle dynamique. La suite dépend maintenant de la volonté de ces deux acteurs de se comprendre et d’avancer leur vers l’autre.

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